#porteouverte et frontières fermées

La blessure de vendredi encore vive, je me permets pour une fois de laisser ici un message plus personnel. Ces moments d’intense désarroi, de sidération, de choc, révèlent nos natures nues, notre besoin d’être ensemble : de nombreux mouvements solidaires réchauffent ainsi nos âmes endeuillées.

Face à ceux dont on se sent frères – ceux qui allument des bougies, donnent leur sang, abritent les personnes bloquées -, les faucons prennent d’assaut les médias et l’espace public pour asséner leur vision violente et réductrice du monde qui est notre. En plus de résister à la terreur intégriste, il nous faut prévenir et se dresser face aux monstres qui voient là une opportunité d’imposer la haine de l’autre, la méfiance et la peur du voisin.

Nous n’avons pas encore compté tous nos morts et j’entends déjà les hurlements des hyènes qui lient sans vergogne terrorisme et réfugiés. Dans quel monde confond-on les victimes et les meurtriers ? Comment en vouloir à ceux qui vivent des attentats quotidiennement et depuis des années de chercher asile dans un lieu plus sûr ?  Nous nous réjouissons du hashtag #porteouverte et dans le même on ferme les frontières ? Sérieusement ? Notre communauté humaine, celle dont on s’inquiète, s’arrête à la bordure Alsacienne ou Alpine ?

J’entends ce matin un responsable socialiste lier les attentats au port du voile et au rap. Des militants d’extrême-droite viennent nuire au rassemblement de soutien à Lille avec une banderole « immigrés dehors ». Nous ne retenons rien de l’attitude navrante de Bush après le 11 septembre. Appeler à la guerre est le résultat attendu des terroristes : créer les conditions du recrutement. Nous, nous ne sommes pas en guerre. Nous, nous vivons la plupart du temps normalement. Nous pouvons grogner, chanter, danser, être mécontent, être joyeux, faire grève, créer une entreprise à peu près normalement.

Ne laissons pas les intégristes prêter main forte aux extrémistes.

Alors que la joyeuse résistance crie d’occuper les terrasses, que la foule  s’accorde sur « il faut continuer à vivre », on nous prépare à accepter une restriction des libertés individuelles. Non ! Trois fois non ! Il nous faut du sang froid, et par-dessus tout de l’Amour et du soin. Toutes les décisions sécuritaires n’ont jamais amené de la sécurité. Depuis les Deux Tours nous vivons en vigipirate permanent. So what ? Nous avons été touchés quand même.

Mon cœur et mon soutien vont aux victimes et à leur famille, mais mon esprit s’inquiète des lendemains de peur. La peur est mauvaise conseillère.

Je veux que mon pays soit le pays du sourire devant la peur. Je veux que nous arrêtions l’état d’urgence et arrêtions de parler de guerre. Je veux que nous soyons raisonnables, tels des Lumières, et que nous comprenions que nous allons être frappé encore. Pour nous diviser. Pour rejeter la faute sur le musulman ou le réfugié. En vain si nous faisons face, si nous sommes préparés. Nous serons plus forts libres, égaux et frères et soeurs. Débarrassons nous des socialistes, des républicains, des front national et du parti de gauche. Ils ne nous représentent pas. Depuis longtemps. Serrons nous les coudes, dans la rue, dans les salles de concert ou sur les places de marché. Ne rejetons pas la faute sur les réfugiés ou les musulmans.

C’est tellement évident. Ils ont perdu si nous restons bienveillants.

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Garcia-Fons

Jazz à Tourcoing 2015, un retour

Cette édition du Jazz à Tourcoing – Planètes fut une nouvelle fois une semaine d’enchantements et de moments incroyables.

Quatre concerts pour moi, deux magiques, un classique, un étrange.

Un classique, avec les frères Moutin qu’on ne présente plus. François à la batterie et Louis à la contrebasse, la rythmique Moutin est classique mais efficace. En ajoutant Pilc à la guitare, Monniot au sax et Felberbaum à la guitare, on obtient un quintet plein de vie, jouant plus groove qu’à l’accoutumée et montrant un plaisir de jouer indéniable.

Un étrange avec Chassol. Je connaissais son projet IndiaMore, charmant, et ne savais pas trop à quoi m’attendre pour cette nouvelle livrée, Big Sun, orientée Martinique. La scène est presque vide, Chassol au clavier (qui nous tournera le dos le plus souvent), et Lawrence Clais à la batterie devant un écran qui reçoit des images des îles. Comme la musique, la vidéo est une succession de boucles. Le concert n’est rien d’autre que le disque, la vidéo en plus, note à note. Pas de virtuosité ici, mais des ambiances, des sensations. Le concert est court, 1h30, et c’est tant mieux, on passe un bon moment mais difficile de ne pas sentir un petit manque, ou musical ou dans l’inspiration.

Deux moments magiques. Le premier sur l’énergie avec Snarky Puppy. Un groupe de stars, plutôt fusion que jazz, aux millions de vues sur YouTube. Mais quelle pêche ! Ils ont enflammé le théâtre de Tourcoing. Avec Cory Henry au clavier ou ce bassiste qui vivait chacune des notes de ses partenaires comme les siennes, le duo batterie/percussion ou des cuivres intéressants, c’est une succession de moments d’anthologie qui nous a été offert. Deux rappels, près de trois heures de concerts, des sourires partout et on finit debout avec des waouh et des pffff d’admiration devant le groove et la maîtrise technique. Je ne les connaissais pas, je les écouterai désormais attentivement.

Terminons sur le moment de grâce pour moi. Renaud Garcia-Fons à la contrebasse (cinq cordes et jouée parfois comme si c’était un violoncelle) et Dorantes (piano flamenco). Leur disque n’est pas encore sorti mais ils nous ont livré un concert d’une beauté mélodique absolue associée à des moments de bravoure technique incroyables. Garcia-Fons est un habitué du festival et chacun de ses concerts vous donnent la même impression : ça va vite, c’est beau, c’est pincé parfois, joué à l’archer d’autres et, surtout, c’est une contrebasse de voyage. Il fait résonner son instrument comme un guide de voyage. Associé à Dorantes, que je découvrais, c’est en Espagne que nous nous sommes posés. Et Dorantes joue comme il se présente. Il est grand, massif et malgré tout timide. Son jeu est total, avec une main droite qui va plus vite que cela parait possible et des harmonies hispanisantes emballantes. Il frotte parfois les cordes du piano comme une guitare, les étouffe mais la plupart du temps il donne envie de danser. Les deux ensemble s’entendent comme seul la musique le permet et les deux rappels improvisés (dont un dernier magnifique variant sur du Satie) ont fini de faire de ce concert, LE concert de ce festival à mes oreilles.

Si vous avez un compte spotify (existe en gratuit), ci-dessous quelques morceaux de ces artistes :

photo de Garcia-Fons par yannick974 (CC)

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Des transformations du travail à l’ère numérique

Préambule : toutes les semaines, pour le travail, j’essaye de sensibiliser les étudiants et les équipes éducatives aux nouvelles missions des bibliothèques et aux grands concepts informationnels. Je trouve dommage de ne pas publier pour d’autres publics ces petites notes. Je les reprendrai donc ici avec quelques semaines de décalage.

self-emploi et/ou nouveaux collectifs

La FING (Fédération Internet Nouvelle Génération) est un think tank dédié aux transformations sociales consécutives au numérique. Elle organise également les conférences LIFT : la dernière se penchait sur les nouvelles formes de travail. Les outils ont toujours modifié le monde du travail et ceux issus du milieu numérique ne dérogent pas à la règle.

Le self-emploi ou le règne des slashers fut au centre des premières interventions. Le slasher est en général une personne ayant un emploi à visée uniquement rétributrice (dont il peut changer facilement et rapidement), s’engageant par ailleurs dans des activités associatives vues comme plus épanouissantes et augmentant ses revenus en investissant l’économie sociale. Il effectue l’ensemble de ces activités en usant les Internets : le travail, morcelé, se trouve mélangé dans le milieu numérique qui constitue le biotope du slasher. En bref, le slasher est symbolique d’une part d’un monde du travail à la fois individualisé, haché et précarisé (si encore 80% des emplois sont bien des CDI, en 2013 90% des nouveaux contrats étaient des CDD) et, d’autre part, d’un système poreux où sphère du travail et sphère privée se mélange. Il apparaît donc nécessaire dans ce cadre, et au-delà d’une évidente culture numérique, de développer l’autonomie, la mobilité et la valorisation des compétences de chaque individu.

Autre tendance, les nouveaux collectifs redessinent le périmètre de l’entreprise. Le premier cas représentatif de ce changement est ce qu’on nomme l’entreprise étendue. La structure se fond dans un réseau dense incluant des consultants, des partenaires, des fournisseurs etc. Et cet état de fait ne touche pas que l’économie numérique (10 000 entreprises et 450 sous-traitant assurent 90% de la production de Benetton par exemple).

La seconde implication des collectifs touchent l’économie des plates-formes : les entreprises qui offrent les infrastructures permettant à d’autres de développer une activité continuent de troubler les limites de l’entreprises (si je développe une application pour Android, travaille-je pour Google ?).

Enfin le dernier collectif productif étudié décrit les structures entièrement nées hors des entreprises existantes et basées sur la collaboration en ligne : ainsi wikispeed, qui part d’un projet de prototype automobile d’un ingénieur et réunit aujourd’hui 180 personnes autour de méthodes agiles.

Toutes ces nouvelles figures du travail et du travailleur imposent de nombreuses modifications pour faire réussir et l’entreprise (management à modifier, dialogue social à revoir…) et le travailleur (télétravail, mesure de la performance…). La présentation du groupe Digiwork de la FING est disponible sur Slideshare.

photo : My datas are all gone wrong par  mikael altemark (cc)

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Des Ateliers de Fabrication Numérique

Préambule : toutes les semaines, pour le travail, j’essaye de sensibiliser les étudiants et les équipes éducatives aux nouvelles missions des bibliothèques et aux grands concepts informationnels. Je trouve dommage de ne pas publier pour d’autres publics ces petites notes. Je les reprendrai donc ici avec quelques semaines de décalage.

Etat des lieux des nouveaux lieux de conception

FabLabs, HackerSpace, TechShop… Tous ces termes désignent un concept flou mais compris par tous : un lieu de production collective s’appuyant sur les opportunités offertes par le numérique et entretenant un état d’esprit visant l’innovation et le travail collaboratif. La Direction générale des entreprises vient de faire paraître une synthèse sur ces pratiques émergentes.

En premier lieu, la DGE insiste sur le lexique : Ateliers de Fabrication Numérique (AFN) est préféré à FabLab afin de bien pointer la diversité des activités naissantes dans ces lieux. De plus la « charte » des FabLabs (phénomène qui a pris corps au sein du MIT) insiste sur la nécessité de préciser les équipements, la logique de partage, les visées éducatives de tels endroits.

Le développement des AFN, et son fort écho médiatique, s’appuie à la fois sur des valeurs communes à différentes communautés épistémiques (« qui créent du sens ») – monde de l’open-source, de la médiation et des tiers lieux, communauté éducative – et sur les opportunités économiques (« conjonction entre la numérisation de la conception, de la production et de la gestion du cycle de vie des objets industriels ; la baisse du prix des logiciels et des machines à commande numérique. »).

La typologie des AFN révèle trois tensions dessinant la multitude des réalités :

  • Objectif immatériel / Objectif matériel : Si tous les AFN visent la fabrication numérique, certains ciblent plutôt des compétences (apprendre, innover) quand d’autres visent la production d’objet (prototypage essentiellement) ;
  • Dimension communautaire / Dimension servicielle : si de nombreux AFN sont orientés « communauté », où on parlera plus d’usagers ou de membres, d’autres sont créés pour fournir des services à un client ;
  • Orientation citoyenne / orientation marché : Pour certains ateliers, l’ouverture et le fonctionnement pair à pair sont prioritaires quand d’autres valorisent la création de valeur économique.

Le rapport se conclut en élaborant divers scénarios d’évolution. Après un constat sur les contrastes entre l’imaginaire du lieu idéal et une réalité plus contrastée (manque de moyens, de publics), la DGE préconise de placer les AFN au sein de divers écosystèmes (au sein d’un campus, d’un territoire…). S’il semble difficile d’imaginer l’AFN du futur cependant deux points paraissent essentiels : accompagner la montée en compétence et en exigence des AFN et faire en sorte que les entreprises ou les universités susceptibles d’accueillir un AFN en comprennent la nécessité et les aspects culturels (valorisation des échanges pairs à pairs, partage…).

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Du traitement des traces [Big Data 2/2]

Préambule : toutes les semaines, pour le travail, j’essaye de sensibiliser les étudiants et les équipes éducatives aux nouvelles missions des bibliothèques et aux grands concepts informationnels. Je trouve dommage de ne pas publier pour d’autres publics ces petites notes. Je les reprendrai donc ici avec quelques semaines de décalage.

Le Big Data, côté utilisation des données

Nous avons vu la dernière fois comment les traces, empreintes volontaires et/ou involontaires de nos usages numériques, engendraient une documentarisation des individus. Au-delà des enjeux politiques et sociaux vu précédemment, des questions techniques sont soulevées par le Big Data.

La gestion de base, la visualisation, la recherche, la capture, le traitement des données trouvent leur limite là où débute ce qu’on nomme Big Data. La masse gigantesque d’information disponible (E. Schmidt, ex-CEO de Google, estimait en 2010 que nous produisions tous les deux jours 5 exaoctets – Eo, 1018 octets – soit autant «qu’entre le début de la culture humaine et 2003 », et 2,8 zettaoctet de données – Zo, 1021 octets – aurait été créé en 2012 selon l’institut IDC) impose de nouvelles structures de stockage et de nouveaux modes de traitements de l’information.

En 2004, Google (oui, encore Google) présente un mode de traitement lié à un grand réseau de serveurs et à un système de fichier spécial (le GFS) : MapReduce. Afin de contourner les problèmes liés à la quantité et à la diversité des données, Map découpe les entrées en sous-entrées qu’il répartit sur différents noeuds et Reduce remonte les résultats en associant les sous-entrées similaires. Cette répartition permet un partage des efforts et l’assimilation de très grande quantité de données. Un des développeurs d’Apache (une des plus importantes organisations du monde Open Source), Doug Cutting, s’appuiera sur MapReduce pour créer le logiciel le plus symbolique – de par son utilisation par Facebook, Twitter, Linkedin… – de l’ère débutante du Big Data : Hadoop.

La généralisation du traitement de données massive va au-delà des questions informatiques ou du traitement commercial de nos traces. L’impact des nouveaux modes de traitement de l’information touche des disciplines telles que la génétique, les neurosciences, l’astrophysique… L’ensemble des systèmes complexes pourraient être concerné et les conséquences du phénomène Big Data sont encore difficiles à cerner.

On retrouve dans l’idée de Big Data le concept platonicien du pharmakon – ce qui est à la fois remède et poison – que Bernard Stiegler reprend pour évoquer les transformations numériques du 21ème siècle. En même temps clé de mystères anciens et source de privation de liberté, réponse tant attendue à de grandes quêtes de l’humanité et risque de surveillance généralisée, le Big Data n’est ni bon ni mauvais, il est et sera ce que nous accepterons qu’il fasse.

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